Le « productivity puzzle » : comprendre les écarts de genre en recherche

Rédigé par Laurence Pelletier, doctorante en sciences de l’éducation, option Éducation comparée et fondements de l’éducation, Université de Montréal

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Pourquoi les écarts de genre en recherche persistent-ils malgré l’accès accru des femmes à l’université? 
Dans cet épisode, Laurence Pelletier revient sur une étude auprès de près de 3 000 professeur·es canadien·nes, qui a révélé que les différences de publication s’expliquent moins par le genre lui-même que par la division du travail, l’accès aux collaborations, au financement et aux ressources qui structurent les carrières universitaires.

Depuis les années 1980, alors que les femmes accèdent en plus grand nombre aux études et aux carrières universitaires, des études mettent en évidence un paradoxe : malgré cette progression, des écarts de genre persistent dans la production de recherche. Plus précisément, en moyenne, les hommes publient davantage que les femmes. Ce phénomène, observé dans plusieurs pays et à différentes périodes, continue d’intriguer les chercheuses et chercheurs.


Pour qualifier ce paradoxe, les sociologues Harriet Zuckerman et Jonathan Cole (1984) ont proposé l’expression « productivity puzzle ». Ce qui les frappait, c’était la stabilité de ces écarts, même dans des contextes où l’accès à la formation et aux carrières universitaires s’élargissait. Plutôt que d’y voir une simple question de performance individuelle, ce puzzle nous invite à déplacer le regard : non pas seulement sur qui publie plus ou moins, mais sur les conditions dans lesquelles la recherche est produite.

Contexte et méthodologie

Avec mon directeur de recherche Olivier Bégin-Caouette et nos collègues, nous avons voulu examiner ce puzzle dans le contexte canadien. Nous avons donc analysé les données de l’enquête internationale Academic Profession in the Knowledge Society, ou APIKS (voir Aarrevaara et al., 2021 pour une description du projet). Cette étude comparative regroupe une vingtaine de pays. Au Canada, près de 3 000 professeur·es ont répondu au questionnaire. On y documente les conditions de travail (comme la répartition hebdomadaire des heures de travail), les activités de recherche et d’enseignement, les collaborations scientifiques et les sources de financement, entre autres. Parmi les activités de recherche, l’enquête documente le nombre de publications produites au cours des trois années précédentes, ce que nous désignons la « production de recherche ».


Pour mesurer la production de recherche, nous avons créé un indicateur global en combinant plusieurs types de publications (articles, chapitres de livre, livres (co)édités et (co)rédigés, rapports). Alors que les études bibliométriques tendent à utiliser seulement le nombre d’articles scientifiques, nous voulions tenir compte de la diversité des pratiques de publication, qui varient énormément entre disciplines. Puis, à partir de la revue de la littérature, nous avons identifié une série de variables liées aux conditions de travail et aux trajectoires professorales qui sont associées aux différences de genre en production de recherche. En guise de cadre conceptuel, nous avons adopté l’approche multiniveau des inégalités de genre dans l’enseignement supérieur, qui considère que les écarts observés ne sont pas le résultat d’un seul facteur (c’est-à-dire le genre des individus), mais de l’interaction entre facteurs individuels, relationnels, organisationnels et systémiques (O’Connor et al., 2015).


Résultats

Si on s’en tient aux résultats des analyses descriptives, l’écart est clair : en moyenne, les hommes déclarent une production de recherche plus élevée que les femmes. Mais quand on tient compte simultanément de plusieurs facteurs — comme le rang professoral, le temps consacré à la recherche, la répartition du travail, l’accès au financement et les collaborations scientifiques —, le rôle du genre change considérablement. Dans nos analyses de régression, le genre reste associé à la production de recherche, mais son poids explicatif est très faible comparativement à d’autres variables. À l’inverse, certains facteurs apparaissent beaucoup plus déterminants pour évaluer la production de recherche : les collaborations nationales et internationales, le nombre d’heures consacrées à la recherche, l’intérêt pour la recherche plutôt que pour l’enseignement, ainsi que le rang professoral. Autrement dit, ce sont surtout les opportunités et les ressources associées à la carrière, et leur répartition inégale selon le genre, qui façonnent la production scientifique.

Division du travail universitaire

Un des résultats les plus éclairants concerne la division du travail universitaire. Les personnes qui consacrent davantage d’heures à l’enseignement ou aux tâches administratives publient, en moyenne, moins que celles dont la charge de travail est davantage orientée vers la recherche. Ça peut sembler évident, mais ce qui l’est moins, c’est que ces tâches sont inégalement distribuées. De nombreuses études montrent que les femmes — en particulier en début et en milieu de carrière — assument plus souvent les tâches dites « de service » : comités, coordination de programmes, soutien aux étudiant·es, etc. (O’Meara et al., 2017). Ces activités sont essentielles au fonctionnement des universités, mais elles sont rarement autant valorisées que les publications dans les processus d’évaluation et de promotion. Résultat : elles prennent du temps, mais ne rapportent pas les mêmes bénéfices pour la carrière. Ainsi, les écarts de production de recherche ne reflètent pas nécessairement les compétences ou l’engagement scientifique des personnes, mais plutôt la manière dont le travail universitaire est organisé.

Collaboration

Nos analyses montrent aussi que les collaborations scientifiques jouent un rôle central dans la production de recherche. Les professeur·es qui collaborent, surtout à l’échelle nationale et internationale, déclarent une production nettement plus élevée. Mais l’accès à ces réseaux n’est pas égal pour tout le monde. Il est façonné par des dynamiques sociales, disciplinaires et genrées. La recherche montre que les collaborations ont tendance à se former par homophilie, c’est-à-dire entre personnes qui se ressemblent ou qui occupent des positions similaires (Kwiek et Roszka, 2020). Dans un contexte où les postes les plus élevés demeurent majoritairement occupés par des hommes, cette dynamique peut contribuer à reproduire des déséquilibres. Le concept du « plafond de verre » est particulièrement éclairant ici : à mesure qu’on progresse dans la hiérarchie académique, les femmes deviennent plus rares dans les postes de pouvoir et de décision (Spector, 2016). Cela fait aussi écho au boys club, pour reprendre l’expression de Martine Delvaux, qui désigne des réseaux largement voire exclusivement masculins, où les hommes, entre eux, se recommandent, se soutiennent et finissent par occuper les postes de pouvoir. On voit donc bien comment cela peut désavantager les personnes, principalement les femmes, qui sont moins bien intégrées aux réseaux existants de leur discipline, ou qui évoluent dans des milieux académiques où les occasions de collaboration sont limitées (Uhly et al., 2017).

Financement, établissements et effets cumulatifs

L’accès au financement et le type d’établissement jouent également un rôle important. Travailler dans une université à forte intensité de recherche ou obtenir des subventions d’organismes externes augmente les occasions de publier. Et ces avantages ont tendance à se cumuler dans le temps. Les personnes qui publient davantage obtiennent plus facilement du financement, ce qui alimente leur capacité à produire (Larivière et al., 2010). À l’inverse, un accès limité aux ressources, et ce, dès les études supérieures, peut ralentir une trajectoire, indépendamment du potentiel scientifique (Horta et al., 2018). Ainsi, bien que les femmes accèdent en plus grand nombre aux études et aux carrières universitaires, cela ne garantit pas pour autant un accès équitable aux opportunités financières et professionnelles en recherche.

Conclusion

En guise de conclusion, il convient de faire un lien avec le bien-être en recherche. Lorsque la performance est évaluée par les publications sans tenir compte de l’ensemble des responsabilités de travail, elle peut devenir une source de pression et d’épuisement, surtout pour les femmes qui semblent davantage endosser des tâches de service. Ce billet de blogue a permis de mettre en lumière que les indicateurs de performance mesurent ce qui est visible et quantifiable, mais ils ignorent tout le travail relationnel, organisationnel et émotionnel qui soutient la recherche au quotidien (Nielsen, 2017). Le fait de comprendre les mécanismes structurels derrière la productivité nous permet de reconnaître que le bien-être des chercheuses et chercheurs va de pair avec des conditions dans lesquelles la recherche est produite.

Le productivity puzzle ne se résout pas en cherchant des différences individuelles toujours plus fines. Il nous invite plutôt à examiner les cadres dans lesquels la recherche est organisée et évaluée. Les écarts observés prennent forme dans la division du travail universitaire, dans l’accès aux réseaux, dans la distribution des ressources et dans les règles implicites, comme les attentes quant à la mobilité internationale, qui structurent les carrières. En ce sens, la production de recherche n’est pas uniquement une performance individuelle. C’est aussi, et surtout, le produit d’un environnement organisationnel. Pour résoudre le puzzle, il faut donc interroger ces conditions, reconnaître leur rôle et réfléchir à des façons de rendre le milieu universitaire plus équitable.

Pour lire l’article en libre accès de Laurence Pelletier et ses collègues :

Pelletier, L., Bégin-Caouette, O., Stephenson, G. K., Jones, G. A. et Metcalfe, A. S. (2024/06/02). Studying the gender gap in academic research production among Canadian university professors using the multilevel approach to gender inequalities framework. Studies in Higher Education, 49(6), 1066-1081. https://doi.org/10.1080/03075079.2023.2258167


Références :


  • Aarrevaara, T., Finkelstein, M., Jones, G. A. et Jung, J. (2021). The Academic Profession in the Knowledge-Based Society (APIKS): Evolution of a major comparative research project. Dans T. Aarrevaara, M. Finkelstein, G. A. Jones, J. Jung (dir.), Universities in the Knowledge Society. The Changing Academy – The Changing Academic Profession in International Comparative Perspective, 22. Springer. https://doi.org/10.1007/978-3-030-76579-8_4
  • Cole, J. R. et Zuckerman, H. (1984). The productivity puzzle: Persistence and change in patterns of publication of men and women scientists. Dans P. Maehr et M. W. Steinkamp (dir.), Advances in Motivation and Achievement (vol. 2, p. 217-258). JAI Press.
  • Horta, H., Cattaneo, M. et Meoli, M. (2018). PhD funding as a determinant of PhD and career research performance. Studies in Higher Education, 43(3), 542‑570. https://doi.org/10.1080/03075079.2016.1185406
  • Kwiek, M. et Roszka, W. (2020). Gender-based homophily in research: A large-scale study of man-woman collaboration. Journal of Informetrics, 15(3). https://doi.org/10.1016/j.joi.2021.101171
  • Larivière, V., Vignola-Gagné, É., Villeneuve, C., Gélinas, P. et Gingras, Y. (2010). Financement, productivité et impact scientifique des chercheurs québécois selon le genre. https://crctcs.openum.ca/files/sites/60/2015/10/Compendium.pdf
  • O’Connor, P., Carvalho, T., Vabø, A. et Cardoso, S. (2015). Gender in higher education: A critical review. Dans J. Huisman, H. de Boer, D.D. Dill, M. Souto-Otero (dir.), The Palgrave International Handbook of Higher Education Policy and Governance (p. 569-584). Palgrave Macmillan UK.
  • O’Meara, K., Kuvaeva, A., Nyunt, G., Waugaman, C. et Jackson, R. (2017). Asked more often: Gender differences in faculty workload in research universities and the work interactions that shape them. American Educational Research Journal, 54(6), 1154–86. https://doi.org/10.3102/0002831217716767
  • Nielsen, M. W. (2017). Gender consequences of a national performance-based funding model: New pieces in an old puzzle. Studies in Higher Education, 42(6), 1033-1055. https://doi.org/10.1080/03075079.2015.1075197
  • Spector, P. E. (2016). Industrial and organizational psychology: Research and practice (7th ed.). John Wiley & Sons Inc.
    Uhly, K. M., Visser, L. M. et Zippel, K. S. (2017). Gendered patterns in international research collaborations in academia.
    Studies in Higher Education, 42(4), 760-782. https://doi.org/10.1080/03075079.2015.1072151

Cet article de blogue a été révisé avec l’aide de Microsoft Copilot, version 1.25121.84.0, le 16 février 2026. L’outil a été utilisé pour identifier les passages trop techniques, proposer des formulations mieux adaptées au grand public et vérifier que le texte était adapté à une lecture en baladodiffusion. La requête employée était : « Adapter ce texte scientifique pour un blogue audio destiné à la relève en recherche. Conserver la structure du texte scientifique tout en simplifiant la présentation de la méthodologie et des résultats. » Les suggestions générées ont servi à enrichir la présentation synthétisée de la méthodologie et des résultats, et à ajuster le ton pour assurer une meilleure fluidité à l’oral. L’auteure conserve l’entière responsabilité du contenu final de cet article de blogue.

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