
Je perfectionne, tu procrastines, on stresse… nous nous décourageons!
Rédigé par Geneviève Belleville, professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval.
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La rédaction de la thèse est souvent associée à l’anxiété, à la procrastination et au perfectionnisme. À partir des résultats d’une étude longitudinale menée auprès de doctorant·es québécois·es, cet épisode explore comment ces facteurs psychologiques s’entretiennent mutuellement et peuvent miner la motivation, la persévérance et la santé mentale. Une réflexion éclairante pour mieux comprendre — et désamorcer — le cercle vicieux qui freine l’avancement doctoral.
La rédaction de la thèse est souvent perçue comme anxiogène, et la moitié des doctorats sont abandonnés en chemin. Au-delà de la complexité de la tâche, se peut-il que des facteurs psychologiques, comme la procrastination et le perfectionnisme, viennent corroder la motivation aux cycles supérieurs?
Les taux d’abandons du doctorat peuvent varier entre 30 et 60%, selon les disciplines et les pays (1). Au Canada, seuls 16% des personnes inscrites au doctorat obtiennent leur diplôme 4 ans après leur première session. Il faut attendre 10 ans pour observer un taux de diplomation de 72% (2). Évidemment, toutes les personnes qui n’achèvent pas leur programme doctoral ne le font pas pour des raisons problématiques en soi : certaines personnes, ayant acquis les connaissances, les compétences et les contacts souhaités, se trouvent une autre occupation ou se réorientent. Dans d’autres cas, toutefois, des facteurs intrinsèques à l’expérience doctorale contribuent à la prolonger indûment. Vous connaissez certainement cette situation où toutes les exigences du programme sont rencontrées – les cours, les stages, les examens… toutes sauf le dépôt de la thèse. Certains anglophones appellent les personnes dans cette situation des ABD ou des « All-But-Dissertation ». Il y a des facteurs externes qui peuvent être en cause – le plus évident étant le manque de soutien financier – mais j’ai toujours eu la conviction que des aspects psychologiques expliquaient largement la progression de la thèse doctorale et, conséquemment, la persévérance au doctorat. C’est ce qui m’avait poussée en 2014 à publier la première édition du livre Assieds-toi et écris ta thèse (3), où la plupart des recommandations que j’y fais se basent sur la prémisse que les difficultés de rédaction sont dues à de l’anxiété, de la procrastination et du perfectionnisme.
En 2016, j’ai eu la chance de mettre en place une étude qui allait tester ces hypothèses (4). Nous avons recruté un échantillon de 578 personnes inscrites à un programme doctoral dans 11 universités québécoises. Nous avons sondé ces personnes à six reprises, soit à la fin de chaque session d’automne, d’hiver et d’été, pendant deux ans. Nous leur avons administré une série de questionnaires validés pour mesurer leur niveau d’anxiété, leur tendance à procrastiner ainsi que leur degré de perfectionnisme. Au sujet du perfectionnisme, notons qu’il existe plusieurs définitions de ce construit, mais que plusieurs personnes s’entendent pour dire qu’il y a un perfectionnisme plus productif, basé sur l’atteinte de critères de performance élevés, et un perfectionnisme plus nuisible, caractérisé par le doute et la crainte de commettre des erreurs. C’est ce dernier qui nous a intéressés. Nous avons étudié les liens longitudinaux entre l’anxiété, la procrastination et le perfectionnisme entre eux, mais aussi leur impact sur la motivation, sur le sentiment d’efficacité personnelle – soit la conviction envers ses capacités d’achever sa thèse et obtenir son diplôme, sur les symptômes dépressifs et sur l’intention d’abandonner le doctorat.
Les résultats ont confirmé les liens réciproques et persistants entre l’anxiété, la procrastination et le perfectionnisme. Les personnes plus perfectionnistes étaient devenues plus anxieuses une session plus tard, mais aussi un an plus tard. Les personnes plus anxieuses, elles, étaient celles qui procrastinaient le plus une session plus tard. Enfin, les personnes plus perfectionnistes avaient aussi tendance à procrastiner davantage une session et un an plus tard, montrant bien les relations cyclique et bidirectionnelle entre ces construits.

Nous avons aussi observé les impacts négatifs de ce cercle vicieux sur la santé mentale : l’anxiété, la procrastination et le perfectionnisme étaient tous les trois associés à des niveaux plus élevés de dépression une session plus tard. La procrastination s’est démarquée comme variable particulièrement nocive, car elle prédisait aussi une baisse d’efficacité personnelle, une baisse de motivation, de même qu’une intensification de l’intention d’abandonner le doctorat, une session et un an plus tard.
Étant fortement intéressée par la relation d’encadrement, je n’ai pas pu m’empêcher d’inclure un questionnaire interrogeant la perception de l’alliance des participants et participantes avec leur direction de recherche. Après tout, plusieurs recherches qualitatives – et anecdotes entendues au fil des ans – décrivent l’impact de la relation avec la direction de recherche sur la persévérance et le bien-être au doctorat. Nous avons effectivement observé qu’une meilleure qualité d’alliance mène à des niveaux plus faibles d’anxiété et de procrastination une session plus tard, suggérant qu’une relation d’encadrement positive peut réduire la tendance à procrastiner. Or, inversement, des niveaux élevés d’anxiété et de procrastination prédisaient une dégradation de l’alliance, indiquant ici aussi une relation bidirectionnelle où le stress étudiant peut éroder la qualité du lien avec sa direction de recherche.
Conclusion
En somme, cette étude a bien démontré le rôle néfaste de la procrastination au doctorat. C’est intéressant, car la procrastination est un comportement relativement facile à observer. Pas nécessairement pour notre entourage, mais nous, on le sait bien quand on procrastine, n’est-ce pas? Quand on s’attrape à bifurquer vers Internet au moment de rédiger, à préférer recommencer des analyses plutôt qu’amorcer sa discussion ou à se préoccuper démesurément du format de la police et de l’interligne de notre document, c’est un indice important, un peu comme le voyant d’anomalie du moteur d’une voiture qui s’allume. Si on continue sans s’en soucier, on risque de se retrouver en panne, tôt ou tard. Une visite au garage s’impose! Dans le contexte doctoral, cette visite au garage, c’est l’examen de notre tendance à se mettre de la pression, à définir des objectifs trop élevés, à vouloir éviter les erreurs à tout prix… à être perfectionniste, quoi! Alors qu’on a tendance à blâmer notre paresse et notre lâcheté quand on procrastine, c’est plutôt notre volonté de trop en faire qui est en cause. La procrastination est alimentée par le perfectionnisme : plus nos objectifs paraissent difficiles et irréalistes, plus forte sera la traction de remettre à plus tard. Inversement, plus nos objectifs sont raisonnables, plus on se met à l’ouvrage facilement. On active ainsi un cercle vertueux où l’atteinte de ces petits objectifs nous motive et nous met suffisamment en confiance pour continuer la rédaction de la thèse, un petit morceau à la fois… jusqu’à sa soutenance!
Pour ceux et celles qui voudraient approfondir le sujet et avoir plus de stratégies concrètes pour diminuer le perfectionnisme et la procrastination dans le contexte de la rédaction, la deuxième édition d’Assieds-toi et écris ta thèse a été publiée en 2025 (5).
Je vous souhaite des expériences de rédaction satisfaisantes et agréables, et surtout, d’atteindre chaque fois un tout petit nombre d’objectifs très raisonnables!
Références :
- Litalien, D. (2014). Persévérance aux études de doctorat (Ph. D.) modèle prédictif des intentions d’abandon [Thèse (Ph. D.), Université Laval]. CorpusUL. https://corpus.ulaval.ca/entities/publication/9e44d5a6-25c2-481f-b785-9908b3452786
- Statistique Canada. (2024). Persistence and graduation indicators of postsecondary students, 2011/2012 to 2022/2023. Consulté le 20 août 2025 à https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/37-20-0001/372000012024003-eng.htm
- Belleville, G. (2014). Assieds-toi et écris ta thèse! Trucs pratiques et motivationnels pour la rédaction scientifique. Les Presses de l’Université Laval.
- Belleville, G., Foldes-Busque, G., Guay, F., Jackson, P. (2021). Déterminants des trajectoires d’anxiété, de perfectionnisme et de procrastination menant à l’abandon des études chez les doctorants. Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). https://frq.gouv.qc.ca/histoire-et-rapport/determinants-des-trajectoires-danxiete-de-perfectionnisme-et-de-procrastination-menant-a-labandon-des-etudes-chez-les-doctorants/
- Belleville, G. (2025) Assieds-toi et écris ta thèse ! : Trucs pratiques et motivationnels pour le rédaction scientifique (2e éd). Les Presses de l’Université Laval.
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