Sept émotions qui traversent
la thèse

Rédigé par la Dre Line Fischer (Ph. D.), chargée de cours en formation initiale des enseignants et le Pr Marc Romainville de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation à l’Université de Namur en Belgique.

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Combien d’émotions avez-vous ressenties depuis le début de votre thèse? De la curiosité à la confusion, de la joie à la frustration… Si vous avez l’impression de passer par toute la palette, rassurez-vous : c’est normal !

C’est ce que la Dre Line Fischer et le Pr Marc Romainville ont voulu éclairer dans leur article « Ma thèse en sept émotions » paru cette année dans la Revue internationale de pédagogie de l’enseignement supérieur.


Dès l’introduction, les auteurs rappellent que le doctorat implique un changement de posture professionnelle. Après des années passées comme « consommateurs » de savoirs, les doctorants se transforment en « producteurs de savoirs ». À travers ce processus d’apprentissage du métier de chercheur, les doctorants rencontrent des difficultés notamment parce que les normes de chaque discipline sont implicites, les attentes sont non dites et les savoirs tacites sont difficiles à décoder. La Dre Fischer et le Pr Romainville se sont donc lancés dans une étude qualitative pour mieux comprendre l’expérience émotionnelle « épistémique » qui accompagne l’apprentissage du métier de chercheur.

« À travers ce processus d’apprentissage du métier de chercheur,les doctorants rencontrent des difficultés notamment parce que les normes de chaque discipline sont implicites, les attentes sont non dites et les savoirs tacites sont difficiles
à décoder. »


Mais d’abord, que sont les émotions épistémiques ?

Selon Pekrun et Stephens (2012), ce sont des émotions ressenties lors d’apprentissages complexes.
« Épistémique » veut ici dire « relatif à la connaissance » (Valdesolo et al., 2017). Vous comprenez donc en quoi elles sont si intéressantes au processus d’apprentissage du métier de chercheur. Les auteurs ont retenu les sept principales émotions épistémiques : la surprise, la curiosité, la joie ou le plaisir, la confusion, la frustration, l’anxiété et l’ennui.

Comment la Dre Fischer et le Pr Romainville ont-ils étudié ces émotions?

Ils ont interrogé huit doctorants en sciences humaines et sociales à travers des entretiens semi-structurés. Les participants se trouvaient à des stades différents de leur parcours. Les entretiens exploraient tour à tour chacune des sept émotions. Ils ont demandé aux participants les situations qui les déclenchaient, leur intensité et les dispositifs qui facilitaient ou non leur régulation.

Ce que les doctorants ont partagé : un paysage émotionnel riche

Les résultats esquissent un paysage émotionnel riche et contrasté. Les doctorants ont beaucoup parlé de la curiosité, de la joie ou du plaisir, de la surprise et de la confusion. Les autres émotions épistémiques étaient moins intenses ou moins fréquentes selon l’expérience des doctorants, et sans doute, selon leur personnalité. Alors, entrons dans les détails…


La curiosité et la joie : les moteurs de la thèse

La curiosité a été rapportée comme l’émotion la plus fréquente et la plus influente, parce que cette émotion a été décrite comme le moteur même du travail de recherche. Les doctorants ont entre autres parlé du plaisir de découvrir un domaine, d’approfondir une idée ou de faire émerger des hypothèses. La Dre Fischer et le Pr Romainville concluent même que la curiosité des doctorants, lorsqu’elle est canalisée sur l’objet de recherche, mène à des moments de joie, voire d’euphorie (Vincent et al., 2023), surtout lorsque les doctorants ressentent qu’un concept, une étape ou une compétence de recherche est enfin maîtrisé et qu’ils progressent dans leur parcours.

« Les résultats esquissent un paysage émotionnel riche et contrasté. »


La confusion et la frustration : l’envers du décor

Mais, l’émotion de la curiosité ne suit pas forcément une trajectoire linéaire. La curiosité peut rapidement se heurter à la confusion, notamment en début de parcours doctoral, quand les doctorants se rendent compte que la recherche est un univers professionnel qui est peu balisé, où il y a beaucoup de règles implicites qui sont difficiles à saisir. La confusion naît aussi chez les doctorants lorsqu’ils tombent sur des études qui se contredisent ou lorsqu’un champ de recherche semble trop vaste pour être apprivoisé. Trop de choses à défricher sans savoir par où commencer. Cette confusion peut devenir productive si elle motive les doctorants à clarifier leurs idées. Mais, la confusion peut aussi se transformer en frustration, surtout lorsque les doctorants ont la perception de mettre des efforts qui ne semblent pas mener à un progrès tangible.

La surprise : l’inattendu du quotidien doctoral

La surprise est rapportée par les doctorants à la suite d’évènements inattendus qui surviennent dans le déroulement de la thèse. Ça peut être directement lié à la thèse, par exemple, si une doctorante arrive à certains résultats inattendus. Ou encore, il peut s’agir d’évènements externes, par exemple si un doctorant reçoit une rétroaction positive, alors qu’il doutait de la qualité de son travail. La surprise rappelle que le parcours doctoral n’est jamais entièrement prévisible.

« Ils n’étaient pas non plus encore confrontés aux défis de la phase de rédaction, durant laquelle la détresse psychologique des doctorants atteint son apogée... »

L’anxiété : moins présente…
mais pas absente

L’anxiété, étonnamment, est apparue moins fréquemment dans cet échantillon en comparaison à ce que les recherches rapportent (Hazell et al., 2020; Marais et al., 2018; Vincent et al., 2022). Ce résultat pourrait s’expliquer par le fait que les doctorants interrogés étaient majoritairement au début de parcours, et donc pas encore soumis aux pressions plus intenses des étapes structurantes du doctorat. Par exemple, ils n’avaient pas encore traversé ce qu’on appelle l’examen doctoral (au Québec) ou l’épreuve de « confirmation » (en Belgique), qui est en fait l’évaluation, environ après deux ans de doctorat, qui permet au comité de supervision de dire si le travail en cours pourra aboutir ou non. Ils n’étaient pas non plus encore confrontés aux défis de la phase de rédaction, durant laquelle la détresse psychologique des doctorants atteint son apogée (Hargreaves et al., 2017; Levecque et al., 2017; Russell-Pinson et Harris, 2019).

L’ennui : très rare

Finalement, pour ce qui est de l’émotion de l’ennui, elle est l’émotion la moins rapportée. Le doctorat, même dans ses phases répétitives, reste perçu comme intellectuellement stimulant et très rarement monotone.

Des émotions épistémiques entremêlées à d’autres formes d’émotions

Un point saillant de l’étude est la manière dont les doctorants décrivent l’entrelacement constant entre émotions épistémiques, émotions sociales (par exemple, se comparer aux autres doctorants) et émotions d’accomplissement (qui sont plutôt liées à la réussite ou à l’échec et à l’atteinte de certains « standards »). Les émotions épistémiques se vivent rarement seules. Par exemple, un retour positif de l’équipe de supervision doctorale peut atténuer la confusion, la frustration et l’anxiété. Et, à l’inverse, le manque de soutien peut amplifier l’anxiété.

En bref, les émotions épistémiques sont pertinentes à étudier pour mieux comprendre les parcours doctoraux, parce qu’elles sont au cœur des apprentissages du doctorat. Savoir identifier et comprendre ses émotions épistémiques peut permettre de soutenir celles qui améliorent le travail de thèse et tenter de diminuer celles qui lui nuisent.

Et maintenant ? Comment transformer ces émotions en alliées ?

Si ce billet vous a permis de mettre des mots sur ce que vous vivez, c’est déjà un pas immense. Les émotions sont souvent le moteur principal de nos actions. Donc, voici ce que vous pouvez faire dès aujourd’hui :

Observez vos émotions, même brièvement : qu’est-ce que je ressens ? Pourquoi ? Où cela se manifeste-t-il? Dans mon corps, dans mes pensées ? Mieux encore, tentez de définir les besoins sous-jacents qui ne sont pas satisfaits chez vous en lien avec ces émotions.

Identifiez ce qui nourrit la curiosité dans votre projet : une idée, un texte, une discussion, et saisissez ces opportunités.

Repérez la confusion constructive, celle qui vous pousse à clarifier. Et distinguez-la de celle qui vous épuise.

Entourez-vous : parlez à vos pairs, à vos collègues et à vos mentors de ce que vous ressentez.
Accueillez la surprise, même quand elle déroute : elle fait partie du métier de chercheur.
Normalisez la frustration : elle indique souvent une compétence en train de se développer.
Et surtout, rappelez-vous que ces émotions témoignent de votre croissance intellectuelle et personnelle. Plus vous comprenez et accueillez vos émotions, plus vous êtes en mesure de relever les défis du doctorat.

Références :

  • Fischer, L. et Romainville, M. (2025). Ma thèse en 7 émotions. Revue internationale de pédagogie de l’enseignement supérieur, 41(1). http://journals.openedition.org/ripes/6051
  • Fischer, L. (2022). Régulation des émotions académiques d’étudiants universitaires lors de leur première session d’examen [thèse de doctorat, [Université de Louvain et Namur]. Dial. https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal:262160
  • Hargreaves, C. E., De Wilde, J. P., Juniper, B. et Walsh, E. (2017). Re-evaluating doctoral researchers’ well-being : What has changed in five years. As of, 10. https://www.imperial.ac.uk/media/imperial-college/study/graduate-school/public/well-being/Wellbeing-for-GS.pdf
  • Hazell, C. M., Chapman, L., Valeix, S. F., Roberts, P., Niven, J. E. et Berry, C. (2020). Understanding the mental health of doctoral researchers : a mixed methods systematic review with meta-analysis and meta-synthesis. Systematic reviews, 9(1), 1-30. https://doi.org/10.1186/s13643-020-01443-1
  • Levecque, K., Anseel, F., De Beuckelaer, A., Van der Heyden, J. et Gisle, L. (2017). Work organization and mental health problems in PhD students. Research Policy, 46(4), 868–879. https://doi.org/10.1016/j.respol.2017.02.008
  • Marais, G. A., Shankland, R., Haag, P., Fiault, R. et Juniper, B. (2018). A survey and psychology intervention on French PhD student well-being. International Journal of Doctoral Studies, 13, 109-138. https://doi.org/10.28945/3948
  • Pekrun, R. et Stephens, E. J. (2012). Academic emotions. Dans APA Educational psychology handbook, Vol 2: Individual differences and cultural and contextual factors (p. 3-31). American Psychological Association.
  • Russell-Pinson, L. et Harris, M. L. (2019) Anguish and anxiety, stress and strain : Attending to writers’ stress in the dissertation process. Journal of Second Language Writing 43, 63-71. https://doi.org/10.1016/j.jslw.2017.11.005
  • Valdesolo, P., Shtulman, A. et Baron, A. S. (2017). Science is awe-some: The emotional antecedents of science learning. Emotion Review, 9(3), 215-221. https://doi.org/10.1177/1754073916673212
  • Vincent, C., Plante, I., Tremblay-Wragg, É. et Barroso da Costa, C. (2022). Échelle de santé psychologique adaptée et validée au contexte doctoral. Mesure et évaluation en éducation, 45(3), 61– 94. https://doi.org/10.7202/1107234ar
  • Vincent, C., Tremblay-Wragg, É., Déri, C. E. et Mathieu-Chartier, S. (2023). A multi-phase mixed-method study defining dissertation writing enjoyment and comparing PhD students writing in the company of others to those writing alone. Higher Education Research & Development, 42(4), 1016-1031. https://doi.org/10.1080/07294360.2022.2120854

Cet article de blogue a été révisé avec l’aide de ChatGPT, version 4.0 (chatgpt.com) le 17 novembre 2025. L’outil a été utilisé pour reformuler certaines idées de l’article scientifique original (Fischer et Romainville, 2025), afin de les synthétiser pour qu’elles tiennent dans le format du blogue. La requête employée était : « peux-tu raccourcir ce paragraphe en gardant les idées principales ? ». Les suggestions générées ont servi à un premier jet. L’article de blogue a ensuite été totalement reformulé par l’auteure qui conserve l’entière responsabilité du contenu final.

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