Et si productivité et bien-être en recherche pouvaient être compatibles
Rédigé par Kathy Beaupré-Boivin et Cynthia Vincent, chercheures en éducation et cofondatrices de Les académiques.
Il suffit de tendre l’oreille dans les couloirs universitaires pour entendre ces phrases revenir comme un refrain :
« Je suis en retard dans mes tâches! Je n’ai pas avancé comme je voulais! Ça n’a pas été une journée productive, aujourd’hui! »
Quand la productivité rime avec pression
Dans le milieu de la recherche et de l’enseignement supérieur, la productivité est souvent présentée comme un idéal essentiel au rôle de chercheur·es. Rédiger, avancer, produire, présenter, publier… performer. Et si possible, sans délai, sans erreur, sans pause. Cet idéal de productivité engendre ainsi une pression de temps et de performance. Et si on ne met pas en place des limites claires et des bonnes stratégies d’organisation, cette pression peut devenir une source de stress chronique qui finit par nuire au bien-être (Corwall et al., 2018).
Ces pressions ne datent pas d’hier et elles semblent s’être accentuées au fil des années. Dans un monde de plus en plus compétitif, la relève en recherche doit sans cesse alimenter son curriculum vitae pour prouver sa valeur. Le CV académique, autrefois simple dossier biographique, est devenu un outil de marketing personnel dans lequel ce qui compte, c’est ce qui se voit, ce qui est livrable, ce qui peut être mesuré.
Tranche d’histoire : cette vision-là nous vient de bien plus loin qu’on ne le croit. Au tout début du XXᵉ siècle, James McKeen Cattell, un chercheur en psychologie et éditeur de la revue Science, a été le premier à vouloir mesurer la valeur scientifique des chercheur·es. Après des années de travail, il publie American Men of Science, un répertoire classant les chercheur·es selon un critère simple : le nombre de publications reconnues par leurs pairs. Quelques décennies plus tard, Eugene Garfield (2006) a créé, dans les années 1960, le facteur d’impact*, soit un indicateur mesurant combien de fois, en moyenne, chaque article publié dans une revue est cité au cours des deux années suivantes (Garfield, 2006).
Mis simplement : Si une revue a publié 100 articles en 2023 et 2024, et que ces articles ont été cités 300 fois en 2025, son facteur d’impact 2025 est de 3,0.
Même si Garfield voulait simplement aider les bibliothécaires à sélectionner les revues les plus consultées et citées, le facteur d’impact est rapidement devenu une mesure d’évaluation de la qualité des publications scientifiques des chercheur·es. Ensuite, d’autres indicateurs de productivité suivant la même logique se sont ajoutés, comme l’indice H, proposé par Hirsch (2005) pour évaluer à la fois le nombre et l’impact des publications d’un·e chercheur·e.
Un·e chercheur·e a un indice h = h si h de ses articles ont chacun été cités au moins h fois.
Mis simplement : Si une chercheure a 10 articles cités au moins 10 fois → h = 10. Si elle a 50 articles, mais seuls 5 sont cités plus de 5 fois → h = 5.
Encore à ce jour, pour octroyer des bourses, des postes ou des promotions, c’est fréquent de mesurer la productivité et l’excellence des candidat·es par le nombre de citations, les prix et les subventions reçues, ainsi que le montant de ces prix et subventions. Alors, vous le savez maintenant, c’est de cette tranche d’histoire que s’est répandue la croyance : publish or perish – qu’on pourrait traduire comme : publie, sans quoi ton nom de chercheur·e est susceptible de périr.
Heureusement, des mouvements s’établissent depuis quelques années pour redéfinir l’excellence en recherche (par exemple, la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de l’excellence et de la productivité en recherche, DORA signée en 2012, et plus récemment l’initiative européenne Coalition for Advancing Research Assessment / Coalition pour le changement de l’évaluation de la recherche, CoARA, voir résumé de Vincent, 2025).
Et ce n’est pas pour rien que ces mouvements-là voient le jour. C’est parce que cette vision-là de la productivité, elle est dangereuse et réductrice. Elle occulte tout le processus du travail de recherche : la réflexion, les essais-erreurs, les détours, les apprentissages imprévus et la création. Bref, tout ce qu’on ne peut pas quantifier… mais qui est pourtant au cœur de la recherche. Alors, si on changeait de perspective ? S’il y avait une autre façon de voir la productivité… Une façon de la réconcilier avec le bien-être ?
Redéfinir la productivité pour y retrouver du sens
Pour sortir de la spirale « toujours plus, toujours plus vite », il faut d’abord questionner la définition même de la productivité.
Certain·es auteur·es proposent une vision plus nuancée. C’est le cas de Günter et Gopp (2021), des chercheur·es en gestion organisationnelle, qui suggèrent de voir la productivité non seulement comme une quantité produite, mais comme un processus humain comprenant trois grandes dimensions :
- L’efficacité : faire les bonnes choses au bon moment, en lien avec ses objectifs.
- L’efficience : les faire de manière optimale, en utilisant judicieusement ses ressources.
- La qualité : être satisfait·e de ce qui a été produit.
Transposées au contexte de la recherche, ces dimensions prennent tout leur sens. Pour la relève en recherche, être « productif·ve » ne se résume pas à publier. C’est plutôt réussir à avancer avec constance dans un travail long, complexe, exigeant et souvent invisible. Et pour être satisfait·es, ce sont plutôt les sentiments d’apprendre, de progresser et de se développer qui sont importants.
C’est ce que montre une étude chez les doctorant·es en rédaction de thèse, où le sentiment d’avoir été productif·ve était associé à une amélioration de différents indicateurs de santé mentale, mais ce, lorsque cette productivité reposait sur de bonnes stratégies d’autorégulation rédactionnelle, qui passaient par la gestion de son temps et de ses objectifs de rédaction.
Autrement dit, avec cette nouvelle vision, la productivité fait du bien s’il y a cohérence entre ce qu’on veut faire… et ce qu’on parvient à faire. Dans cette perspective, on ne cherche pas à en faire toujours plus. On cherche à avancer de façon alignée, selon nos valeurs, nos priorités et nos capacités du moment présent. On accepte la lenteur, le doute, les arrêts — comme faisant partie du processus scientifique. Parce que le travail intellectuel qu’on fait — particulièrement la rédaction académique — est cognitif et ce travail ne se mesure pas toujours en nombre de mots, de pages ou de publications.
Conclusion
Il est temps de sortir d’un modèle de performance qui épuise. L’enjeu, ce n’est donc pas de choisir entre productivité et bien-être. C’est plutôt d’apprendre à les faire cohabiter. Cela demande un changement de paradigme en évaluant son processus plutôt que ses résultats visibles et quantifiables. C’est de conceptualiser une productivité qui n’est pas une fin, mais un chemin — avec ses inspirations, ses détours et ses arrêts. Ce changement ne se fait pas seul·e. Il suppose de revisiter ses routines, de demander du soutien et de s’outiller de stratégies. Concrètement, il faut revoir nos questions…
Et si la vraie question n’était pas : «Suis-je assez productif·ve ?»,
mais plutôt : «Est-ce que ma manière de travailler m’aide à apprendre, à comprendre et à devenir la chercheur·e que je souhaite être ?»
Bienvenue dans notre réflexion collective sur la productivité et la santé mentale en recherche. Chez Les académiques, on cherche à repenser les règles du jeu.
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Références
Cornwall, J., Mayland, E. C., van der Meer, J., Spronken-Smith, R. A., Tustin, C. et Blyth, P. (2019). Stressors in early-stage doctoral students. Studies in Continuing Education, 41(3), 363-380. https://doi.org/10.1080/0158037X.2018.1534821
Garfield, E. (2006). The history and meaning of the journal impact factor. jama, 295(1), 90-93. https://doi.org/10.1001/jama.295.1.90
Günter, A. et Gopp, E. (2021). Overview and classification of approaches to productivity measurement. International Journal of Productivity and Performance Management, 71(4), 1212-1229. https://doi.org/10.1108/IJPPM-05-2019-0241
Hirsch, J. E. (2005). An index to quantify an individual’s scientific research output. Proceedings of the National Academy of Sciences, 102(46), 16569-16572. https://doi.org/10.1073/pnas.0507655102
Vincent, C. (2025, 12 septembre). Moins de cases, plus de sens : le pari du CV descriptif. Affaires universitaires. https://www.affairesuniversitaires.ca/actualites/articles-fr/moins-de-cases-plus-de-sens-le-pari-du-cv-descriptif/
Webster, D. S. (1985). James McKeen Cattell and the invention of academic quality ratings, 1903–1910. The Review of Higher Education, 8(2), 107-121. https://doi.org/10.1353/rhe.1985.0023
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